"O ma jeune amie! je vous le dis avec douleur ; mais vous êtes bien trop digne d'être aimée, pour que jamais l'amour vous rende heureuse. Hé! quelle femme vraiment délicate et sensible n'a pas trouvé l'infortune dans ce même sentiment qui lui promettait tant de bonheur! Les hommes savent-ils apprécier la femme qu'ils possèdent ?
Ce n'est pas que plusieurs ne soient honnêtes dans leurs procédés, et constants dans leur affection : mais, parmi ceux-là même, combien peu savent encore se mettre à l'unisson de notre coeur! Ne croyez pas, ma chère Enfant, que leur amour soit semblable au nôtre. Ils éprouvent bien la même ivresse ; souvent même ils y mettent plus d'emportement : mais ils ne connaissant pas cet emportement inquiet, cette sollicitude délicate, qui produit en nous ces soins tendres et continus, et dont l'unique but est toujours l'objet aimé. L'homme jouit du bonheur qu'il ressent, et la femme de celui qu'elle procure. Cette différence, si essentielle et si peu remarquée, influe pourtant, d'une manière bien sensible, sur la totalité de leur conduite respective. Le plaisir de l'un et de satisfaire des désirs, celui de l'autre est surtout de les faire naître. Plaire n'est pour lui qu'un moyen de succès ; tandis que pour elle, c'est le succès lui même. [...]
J'ai cru, ma chère Belle, qu'il pourrait vous être utile d'avoir ces réflexions à opposer aux idées chimériques d'un bonheur parfait, dont l'amour ne manque jamais d'abuser notre imagination ; espoir trompeur, auquel on tient encore, même alors qu'on se voit forcé de l'abandonner, et dont la perte irrite et multiplie les chagrins déjà trop réels, inséparables d'une passion vive!"
Liaisons Dangereuses